le vieux brodeur
J'ai la chance de croiser beaucoup de personnes qui gravitent autour de la broderie ou de l'art du fil. Un jour, j'ai rencontré un vieux brodeur, et c'est une des rencontres les plus touchantes que j'ai faites dans ce milieu...
Voici à peu près comment ça s'est passé :
Il m’a dit qu’il brode des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain. Il ressemble à charles Vanel 
et parle comme un des personnages qui ont dans la bouche les mots d’Audiard, et du haut de sa gouaille je comprends qu’il n’a pas l’habitude d’avouer son « penchant » pour l’art de tirer l’aiguille. Je le branche sur Annie Cicatelli en lui expliquant qu’il ne m’épate pas avec son coming out, qu’il a des prédécesseurs chargés de testostérone marins crucifilistes, russes tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour s’assouplir les doigts. Il est bien embêté, car entre autres choses il brode du point de croix sur une chemise et c’est plutôt grossier comme résultat se plaint-il. Je lui conseille le tire-fils et il trouve que c’est une bonne idée.
Il ne connaît personne dans la broderie, il est autodidacte et brode tout seul dans son coin. Fascinée qu’il pratique la miniature à son âge et de façon quasi innée, je lui dis que je voudrais voir son travail. Celle-là on ne la lui a apparemment encore jamais faite, car il me promet de repasser un peu plus tard me montrer ses « essais ».
Quand je lève à nouveau les yeux, quatre heures ont dû s’écouler et ce vieillard crâneur à grande gueule puise son assurance dans le creux de son casque de mobylette au bout de son coude. Dans l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il me montre au fur et à mesure.
Oh mon Dieu, j’abandonne l’idée du tire-fil et j’ai honte de lui en avoir parlé… sur la chemise en question, il est en train de broder en miniature et pratiquement à main levée un superbe éléphant harnaché de couleurs sublimes qu’il a reproduit d’après une image dans un livre.
Ses tapis sont également tirés de livres, il a reproduit les dessins sur une feuille, choisi les couleurs, fait des essais, esquissé un diagramme à la main sur papier millimétré et brodé avec un sens des couleurs fabuleux les motifs des tapis marocains les plus beaux. Il tire à présent une nappe de son fourre-tout où il a reproduit des motifs moyen-orientaux géométriques toujours en miniature (1 fil sur 1 fil) qui me bouleversent car je les reconnais, j’en ai croisé dans mon enfance.
Ce type s’excuse car c’est bourré de fautes, et me demande malgré sa grande gueule (à côté de lui je parais godiche au niveau de la répartie c’est dire) ce que j’en pense, s’il a un niveau moyen ou débutant…
Je ne veux pas qu’il pense que je le flatte poliment, alors je lui montre des broderies existantes représentant des motifs orientaux dans quelques livres sur le sujet, qu’il trouve « grossiers » (tu m’étonnes vu son niveau réel !) et je lui explique qu’il pourrait exposer s’il voulait, qu’il a un talent fabuleux et il n’en revient pas.
C’est incroyable, je tiens devant moi un total béotien qui frôle le génie en broderie et qui ne flashe que sur le travail d’une seule créatrice parmi toutes celles que je lui présente… Marie-Thérèse Saint Aubin !
Je n’arrive pas à lâcher la nappe, et il me promet de me la montrer terminée, et moi je veux le croire.
Il s’inspire de livres comme « les tapis d’orient » de Volkmar Gantzhorn aux éditions Taschen ou « le tour du monde des tapis » d’Andrew Middleton aux éditions Flammarion, et veut me faire gober que c’est pour supporter les insanités qui passent à la télé qu’il brode.
Il brode avec un petit tambour en plastique vert foncé et ne connaît pas le matériel des brodeuses, alors il se bricole avec des aimants et un serre-queue de vache (c’est un ancien vétérinaire de campagne) des systèmes pour tenir les grands morceaux d’étoffe. Il me les montre, mi-honteux mi-fiérot et je me dis que j’ai de la chance, que c’est décidément une sacrément bonne journée que je suis en train de vivre.
Il a oublié son casque qu’il revient chercher 5mn plus tard ; je veux croire à un acte manqué, un signe qu’on va se revoir…