Moult fils et un flacon

J’ai acheté cette bouteille il y a quelques temps déjà… Elle m’avait séduite à l’époque avec son bouchon en liège et sa petite contenance (1/5 l). Je rêvais déjà en la tenant dans mes mains dans la file d’attente à cette nouvelle réalité dans laquelle j’allais pouvoir plonger grâce à elle.
On dirait que je serais châtelaine et rentière dans mon T1bis de l’époque, et que j’adorerais entretenir ma maison de maître avec des produits naturels faits maison.
J’ai changé de lieu si souvent que je n’ai jamais eu le temps d’entretenir un logement sur la durée, j’en avais un tout propre à chaque emménagement. Je ne connaissais que le grand nettoyage du « ménage entrant ».
Seuls les bouquins sur les « secrets ou les armoires de grand-mère » que je n’avais pas connues non plus me permettaient, le nez presque à toucher la colle de leur tranche de croire que j’avais accumulé celliers, garde-mangers et armoires pleines.
De retour chez moi, je veux dire dans mon T1bis-maison de maître, il était clair que j’allais fabriquer un délicieux vinaigre de toilette. Il piaffait dans la page 162 pendant que je feuilletais fébrilement jusqu’à lui. J’avais foi en lui puisqu’il me promettait une recette à la réalisation facile, une neutralisation du calcaire de l’eau, et une peau et de cheveux soyeux. La mélisse, la santoline et la myrrhe mêlées au vinaigre de cidre me sautaient de la page aux narines, le temps de lire la recette et de refermer le livre j’avais réalisé le divin élixir dans ma tête ; j’étais comblée et le flacon ne m’était plus d’aucune utilité.
Un jour je me rends à l’évidence en brodant à ma place préférée : il y a trop de bouts de fil entre le sol et le canapé, pas d’autre choix que d’attraper le balai quelle plaie ! Je croise la bouteille délaissée sur ma bibliothèque (trop légère pour un serre-livres) et la voici remplie de mes fins d’aiguillée. L’exercice est passionnant, (chouette un jeu adieu le balais) et m’occupe accroupie, à quatre-pattes ou de guingois sur une fesse (« pas touche le chat ce bout de fil est à moi ! »)…
Mais c’est que j’ai là maintenant un chouette trésor : des brins de soie, de coton mouliné, unis ou dégradés, « Burgundy » ou « Havanna », Weeks Dye Works et Jardin Secret.
Pourtant son intérêt n’est pas de me servir de poubelle à fils. A l’intérieur de ce bout de verre soufflé, j’ai en fait une fabuleuse clepsydre. Elle égrène non pas des heures méridiennes mais des heures « sampler », des minutes « little », des instants « pinkeep », des moments « fob », des périodes « pochettes à ouvrage »…
A vingt ans j’ai jeté ma montre pour cause de constant décalage horaire avec mon véritable espace-temps qui se fout d’un midi-minuit insensé, et voici que ma véritable montre, celle qui me donne mon heure exacte se tient dans cette merveilleuse bouteille avec des centaines de « fin d’aiguillée ». Chacune représente un instant vécu, brodé, entre dix minutes et une heure chacune peu importe, je regarde cette bouteille et ce temps écoulé est multicolore, tourbillonnant, festif et surtout enfin apaisé car jamais maîtrisé, juste savouré.